Extrait de correspondance: le regard doux expliqué à un non cavalier

« Tu vois, c’est un des premiers concepts qu’on tente de saisir parmi l’ensemble des concepts de l’Equitation Centrée: passer d’un regard dur à un regard doux. C’est un truc basique. Pas basique dans le sens facile, parce qu’en matière de relation avec le cheval et d’équitation, rien de ce qui est simple n’est facile… Non moi je te parle de quelque chose de basique dans le sens concept super important, pierre angulaire de toute la suite de ton parcours de cavalier centré.

Relève la tête, là de suite et fixe quelque chose, n’importe quoi. Tu sens ce regard que tu portes sur ce point que tu fixes? C’est un regard fermé, focalisé sur un truc très précis. Ton champ de vision est tout petit. C’est le regard dur, celui qu’on utilise assez spontanément, héritage de notre passé de chasseur qui avait besoin de pouvoir se concentrer longuement sur un point précis pour pouvoir parvenir à ses fins.
Maintenant, fixe le même point mais tente de saisir le plus de détails possibles, sans bouger les yeux. Cherche à voir le plus loin possible sur les côtés. Tu sens comme ton champ de vision s’étire? Comme les muscles du visage se décontractent? Un peu plus et tu sourirais. C’est ça, le regard doux…

Une fois le principe saisi, c’est presque marrant de passer de l’un à l’autre en fait. Et c’est sympa aussi de l’appliquer dans la vraie vie, tu sais celle qu’on nous oblige à vivre avec les deux pieds sur terre et pas sur quatre sabots… Je crois qu’on devrait toujours poser un regard doux sur les choses et les gens qui nous entourent. On devrait tous pouvoir encore observer le monde à travers le spectre de nos yeux d’enfant. Je pense que bien des choses seraient différentes. Le monde serait différent sans doute.

C’est par la que tout doit commencer, parce qu’il faut bien un point de départ à n’importe quel voyage et c’est à ça qu’on revient sans cesse en fait. Et finalement, on ne cesse de le perfectionner, jusqu’à en faire une sorte d’automatisme. « L’Art Equestre commence par la perfection des choses simples. » a dit Nuno Oliveira. Et il avait parfaitement raison. Combien de personnes sont capables de s’émouvoir de ces petits riens qui changent tout: une foulée parfaitement accordée au tempo d’une musique, quelques pas en incurvation parfaite sur un cercle, un équilibre qui bascule sur les hanches pendant une fraction de seconde?

La vérité, J., c’est qu’on oublie trop souvent d’utiliser ce regard doux et de sourire, à nos pairs comme à nos chevaux. On oublie de remercier, de féliciter, d’encourager, de rassurer… Tout obnubilés que nous sommes par ce besoin de maîtriser, de contrôler, d’atteindre toujours plus vite une perfection qui n’existe même pas… On voit les choses depuis la minuscule fenêtre que nous autorise notre regard dur. On ne sait plus simplement profiter, on n’accepte plus de juste donner et recevoir, gratuitement, sans arrière pensée. On prend, on exige, on réclame. On s’impatiente.
Or les jolies choses ne s’obtiennent que par la patience. A l’instar du Petit Prince et de sa Rose, une chose est unique et a de la valeur parce qu’elle a nécessité que l’on s’occupe d’elle, qu’on y consacre du temps, de l’énergie. Parce qu’elle aura exigé notre dévouement, et oui aussi parfois parce qu’elle aura exigé qu’on perde, peut-être, une petite partie de soi…
Je crois qu’en fait, on a juste vachement peur et qu’on manque juste cruellement de volonté.
Alors on trépigne, on achète. Mais tout ne s’achète pas. L’amour, la fierté, l’accomplissement de soi, tout ça ça ne s’achète pas. La paix intérieure, ce sentiment d’être au bon endroit, au bon moment, d’être dans le vrai… ça ne s’achète pas. Le bonheur ne s’achète pas, J.

Des fois, j’ai ce sentiment étrange… D’être une des rares personnes qui croit encore que le bonheur n’est pas un but à atteindre mais un chemin à construire. Le bonheur, c’est la route, pas la destination.

C’est triste de penser autrement…

Des fois je pense à ces « autres ». Ils auront couru toute leur vie après une image utopique du bonheur, un concept soit disant idéal qui n’existe que dans leur tête tout ça parce que leur champ de vision n’est pas plus grand qu’une minuscule fenêtre… alors qu’un simple regard doux leur aurait permis d’apercevoir le paysage et qui sait, leur aurait peut-être donné envie de s’arrêter quelques secondes pour admirer la vue… Alors sans doute qu’ils auraient commencé à apprécier le voyage.

C’est quand même con… Tout ça parce qu’ils n’ont jamais entendu parler du regard doux… Tout ça parce qu’ils ne connaissent pas l’équitation centrée. C’est bien ce que je me tue à répéter: le bonheur, en fait, c’est d’être cavalier… «